Allers aux fraises dans le Matricule des anges

Si l’art de la nouvelle est américain, le Québec est bien en Amérique.

par Yann Fastier, Le Matricule des Anges, numéro 220, février 2021.

ALLER AUX FRAISES
d’Eric Plamondon

            Après le succès de Taqawan (Quidam, 2018) et d’Oyana (id., 2019) qui l’on fait connaître au public français, Eric Plamondon revient sur ses terres familiales avec trois nouvelles d’inspiration autobiographique qui, sous la truculence, font aussi la part belle à certaine mélancolie.

            La première, qui donne son titre au recueil, voit le jeune Plam et ses copains se livrer à quelques dangereuses facéties qui, moins heureusement terminées, auraient privé la littérature québécoise de l’un de ses meilleurs espoirs. Elle le voit surtout s’éloigner et, peut-être pour la première fois, comprendre ce que signifie l’amour d’un père.

            La dernière, « Thetford Mines », dans le droit fil celle-ci, le retrouve étudiant, rentrant chez lui en voiture en pleine tempête de neige après un week-end auprès de sa blonde. C’est le jour de ses 18 ans, le jour où tout devient possible et, de fait, le destin lui fait un de ces menus présents dont on se souvient toute sa vie.

            Entre les deux, « Cendres » revient sur les exploits de quelques stars du village paternel qui, une nuit, écrivirent la légende du billard local en empochant « près de quatre cent boules les unes à la suite des autres sous les néons jaunis du Manoir et les yeux rougis des spectateurs ». Small, Ti-Gill et Finger Hardy ont quelque chose des misfits de The Big Lebowski des frères Cohen, une forme de fatalisme rageur qui les mets à l’abri d’à peu près tous les accidents de la vie, malgré leur acharnement à la défier.

            Contées sur un mode proche de l’oralité, les trois histoires en ont la fluidité familière, un naturel qui donne l’impression de les entendre plutôt que de les lire et suscite l’empathie. Peut-être le léger exotisme des formes québécoises y est-il pour quelque chose, qui leur confère à nos oreilles une musicalité, un balancement que n’aurait pas un français plus académique. Quoi qu’il en soit, elles nous rappellent que si l’art de la nouvelle est américain, le Québec est bien en Amérique.

Yann Fastier

Le Matricule des Anges